L'heure Immobile

Enfant, j'ai passé bien des étés sur la côte atlantique, au sud de la France. Mes grands–parents s’étaient installés à Saint-Jean-de-Luz, tout au bord de l’océan, à la fin des années 1920. Le petit port de cette ville se cache derrière un grand phare blanc, et d’antiques maisons bordent ses rues étroites.

J’ai appris à nager dans la baie que protègent trois digues et de hautes falaises, et dans les mares en contrebas des rochers de la plage des Flots Bleus, j’attrapais de petits crabes et de minuscules poissons. Ces créatures marines et les vagues parfois géantes formaient un contraste saisissant avec les lacs et les forêts du Michigan où j’ai grandi.

Mes parents m’avaient averti du danger des promenades sur les falaises de Sainte-Barbe ; et je voyais, coincé dans les lattes des garde-fous le long des chemins, des fleurs et de petites plaques qui rappelaient le souvenir d’enfants tombés des pentes. On racontait qu’un jour, deux amoureux cachés dans une grotte marine avaient été surpris et emportés par la marée montante.

Je me souviens, d’avoir quand même dévalé les pentes rocheuses pour explorer l’étonnante diversité de formes, de textures, et de couleurs des rochers et de l’estran dévoilés à marée basse à la Pile d’assiettes. Tout récemment, j’y suis retourné avec mon appareil photo et un calendrier des marées.

Deux fois par jour, la marée qui monte et la violence des vagues réarrangent les pierres, les galets et le sable de l’estran. Chaque inspiration et expiration de la mer crée de nouvelles formations. Mais un moment de calme s'installe lorsque la marée atteint son niveau le plus bas. Les rochers submergés sont révélés et l'eau se fait sereine pendant une heure environ, jusqu'à ce que la marée recommence à monter.

C'est dans ce calme que j'ai réalisé ces images au cours de plusieurs mois de travail, en observant comment l'inclinaison du soleil, le passage des nuages, et la lumière saisonnière évoquaient des sentiments différents. J'ai cherché à organiser les formes, les lignes et les couleurs dans le viseur, à la recherche de mes souvenirs dans les mares.

Pour capter en détail les couleurs et les motifs de la pierre et de l'eau qui m'avaient fasciné lorsque j'étais enfant, j'ai utilisé une gamme de techniques photographiques diverses, par exemple : la prise d’une demi-douzaine et jusqu’à trente expositions d'une même scène à des mises au point légèrement différentes, pour combiner ensuite les parties les plus nettes de chacune d’elles en une seule image. Puis, j'ai soigneusement recadré chaque image, et supprimé les détails inutiles, afin de retrouver les impressions vives de mon enfance découvertes à l’heure de la mer immobile.

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