Un Monde Brisé
Cette collection a pris forme pendant une période de tensions politiques croissantes. Les conflits, aux États-Unis comme à l’étranger, semblent alimentés par la peur de l’avenir, aggravée par des inégalités économiques qui se creusent et des catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes. L’ambiance générale laisse présager une poursuite des turbulences. Nous sommes confrontés à la possibilité réelle que la stabilité relative sur laquelle nous comptions depuis des décennies soit en train de s’effilocher doucement.
Les paysages classiques et sereins que j’ai d’abord explorés ne semblaient plus suffisants — trop paisibles pour le moment présent. Cela m’a conduit à me poser une question plus profonde : le genre du paysage peut-il exprimer l’instabilité, l’incertitude et le sentiment de basculer vers un futur inconnu ?
La photographie de paysage traditionnelle propose souvent une vision idéalisée : des scènes soigneusement choisies et cadrées qui suggèrent harmonie et transcendance, généralement dépourvues de toute trace humaine. Des approches plus récentes subvertissent cet idéal en révélant les impacts négatifs de l’activité humaine — infrastructures abandonnées, pollution, déchets — pour offrir une vision plus conflictuelle de notre relation au monde naturel. Ces représentations modernes soulignent à quel point l’accès à une beauté naturelle intacte devient rare.
Dans ce nouveau travail, je cherche plutôt à évoquer l’instabilité et le sentiment de passage vers un monde inconnu, étranger, et peut-être de plus en plus précaire. Mon intention est de juxtaposer des paysages traditionnels familiers avec des éléments qui communiquent l’incertitude. Chaque image fusionne deux versions du même sujet : l’une rendue comme paysage classique, l’autre une version déformée obtenue par inversion des couleurs. La tension entre la représentation claire et la distorsion abstraite parle d’un monde au bord du gouffre — pas encore irrémédiablement perdu, mais fragile et en mutation.
Pour suggérer une distance temporelle, j’ai réduit la taille des images classiques — comme des photographies glissées dans de vieux albums. Superposées aux versions plus grandes et inversées, elles créent un contraste qui pose une question silencieuse : quelle version retient notre attention ? Laquelle semble plus réelle — le passé remémoré ou le présent/futur altéré ?
J’ai ensuite voulu créer une rupture visuelle franche, comme un séisme. En déchirant littéralement l’image inversée, j’ai brisé sa continuité et invité à un regard plus attentif. Le fragment réaliste plus petit flotte désormais au-dessus d’une vision fracturée de ce qui pourrait advenir, séparé par un cadre noir qui accentue leur distinction et suggère que le passé n’est peut-être plus récupérable.
Pour unifier la composition, j’ai ajouté une couche désaturée de ciel ouvert avec des nuages. Les nuages apportent une sensation d’espace vaste, de déracinement, peut-être même d’ascension vers l’inconnu. Ils transmettent aussi le sentiment d’être à la dérive.
Malgré la fragmentation et la distorsion, je me suis surpris à vouloir préserver une forme de beauté. Au départ, je visais à susciter un malaise, voire une forme d’horreur, mais progressivement j’ai adouci le travail, comme pour laisser place à l’adaptation. Une certaine richesse et une certaine beauté sont devenues indispensables : un contrepoids doux à l’anxiété d’un chemin non choisi. Je me demande encore si les œuvres finales ne penchent pas trop vers la beauté — peut-être même une beauté qui évoque l’au-delà. Si c’est le cas, alors toute répulsion initiale s’estompe rapidement, et nous nous retrouvons à imaginer à nouveau un possible Éden — mais un Éden plus fragile et plus étranger qu’autrefois.